Tuesday, 10 October 2017

Taisez-vous et dansez


Traduit par André Valiquette
Lire le texte original en anglais ici

Je l’ai déjà dit et je le répète : pas d’enseignement sur la piste de danse.

Je suis très ferme sur cette question, ceux qui me connaissent ou qui ont lu mon blogue à ce sujet le savent bien. Les gens vont à une milonga pour danser et avoir du plaisir. Les meilleurs tangos sont ceux pendant lesquels vous pénétrez cette zone d'ici et maintenant où vous pouvez abandonner vos pensées et entrer dans un état presque méditatif. Un état qu’il n’est pas possible d’atteindre si votre partenaire vous dit constamment quoi faire – ce que personne n’apprécie, mais alors pourquoi des gens continuent à le faire?

L’été dernier, j’ai été témoin d’un comportement de « prof » qui dépassait les bornes, j’ai en fin décidé de rendre service aux femmes et je m’en suis mêlée. Mais je suppose qu’aucune bonne action ne reste impunie et la situation a évolué de mal en pis. Nous étions dans une milonga en plein air que mon école organise, et un danseur reconnu pour son incompétence en danse autant que pour sa propension à constamment donner des conseils en dansant (c’est drôle comme ces deux phénomènes se côtoient souvent) était donc en train de faire ce qu’il fait le mieux, encore et encore.

Difficile à supporter

Je l’ai d’abord vu danser avec une de mes étudiantes débutantes que j’aime bien, qui travaille sérieusement et suit bien, et j’ai d’abord eu envie de rentrer sous terre quand je l’ai vu lui donner des conseils sans discontinuer pendant toute une tanda. Par la suite, il a invité quelqu’un d’autre qui était en train de se remettre progressivement au tango après s’être blessée, et il l’a complètement accaparée en l’abreuvant de conseils et d’instructions pendant un bon cinq minutes AVANT MÊME DE COMMENCER À DANSER. C’était pénible à voir – tellement qu’une autre femme lui faisait des signes pour qu’elle ne danse pas avec lui – et au bout du compte elle s’en est abstenue, tant mieux pour elle.

Quelques tandas plus tard, j’étais sur le plancher de danse et j’ai vu une femme s’éloigner de lui pendant qu’il lui lançait à la tête quelque chose du genre : « Bon, ben, si tu ne veux pas apprendre, vas-y t'asseoir! »
C’est exactement ce qu’elle fit, mais là je me suis sentie concernée.
J’ai décidé – étant connue pour être trop bonne, trop douce, trop gentille – qu’il était plus que temps de mettre mon pied à terre et que j’aie une conversation avec cet homme qui me hérissait – et je ne suis pas la seule – à chaque fois qu’il mettait le pied dans une milonga.
Alors, j’ai attendu qu’il soit seul, je l’ai abordé en souriant, l’ai salué et l’ai entraîné discrètement à l’écart là où personne ne pouvait nous entendre. Aussi gentiment et diplomatiquement que possible, je lui ai dit qu’il était bien libre de faire ce qu’il voulait, mais que j’avais reçu plusieurs commentaires des femmes qu’il avait corrigées en dansant et que peut-être il pouvait danser un peu plus et parler un peu moins.
Sa réponse : « Si les femmes ne veulent pas danser avec moi, elles ne sont pas obligées », à quoi il a ajouté ce brillant commentaire : « Si elles ne veulent pas apprendre, elles n’ont pas besoin de danser avec moi ».
Ce à quoi j’ai répondu : « Mais tu n’es pas prof ».
Et sa réponse : «  Je n’ai pas besoin d’être prof pour enseigner ».
Très bien. Je lui ai dit que je n’étais pas d’accord, mais que c’était une conversation à reprendre à un autre moment. Ensuite, j’ai ajouté que, étant prof, je pourrais lui enseigner en dansant, mais que je ne le ferais pas parce que ça ne se fait pas.

De mal en pis

Et là, il a dérapé. Il m’a dit qu’il pourrait m’enseigner plein de choses parce que je suis complètement nulle comme danseuse, que je guide mal, que je ne suis pas la musique, etc. Me rendant compte que la conversation se détériorait rapidement, je lui ai dit « OK » et je me suis éloignée.

Bien sûr, étant donné qu’il est une personne qui veut toujours avoir le dernier mot, il m’a suivie et a continué sa tirade, à laquelle j’ai répondu : « Je ne t’ai pas insulté et tu n’as pas à le faire non plus. On arrête la conversation ici ».

Évidemment, cette personne n'est plus la bienvenue dans mes milongas et ces événements ne s’en porteront que mieux.

Vous savez, c’est seulement un exemple extrême d’une attitude bien répandue. N’est-ce pas ironique que les danseurs qui jouent au prof soient souvent les moins bons sur la piste de danse, et que ceux qui dispensent des conseils non sollicités soient souvent les mêmes qui ont de la difficulté à en accepter pour eux-mêmes?

Vous n’êtes pas une exception

Ce qui est arrivé a dépassé la mesure, mais c’est une occasion de rappeler à tous les danseurs : SVP, ne jouez pas au prof avec vos partenaires!

Il y a des gens qui vont lire ce billet et penser qu’ils sont une exception. Qu’ils ont vraiment des choses importantes à enseigner à ces pauvres petit(e)s débutant(e)s vu que bla-bla-bla. Mais si c’est ce que vous pensez, je dois vous rappeler que vous n’êtes PAS une exception. Et je n’en suis pas une non plus. Je suis une professeure, mais je n’enseigne pas pendant une milonga parce que ce n’est pas pour ça qu’elles sont faites! Et sans tenir compte de l’expérience que vous avez, vous n’êtes pas là pour corriger vos partenaires ou pour être corrigé-e vous-mêmes. Si les gens veulent des corrections, ils vont prendre des leçons et recevoir des conseils et des instructions de vrais professeurs qui ont les compétences et l’expérience pour étayer ce qu’ils disent et ce, dans un cadre approprié. Ce n’est pas parce que vous avez plus d’expérience que quelqu’un d’autre que cela fait de vous un meilleur danseur et cela ne peut certainement pas vous qualifier pour enseigner. Mieux, si vous êtes celui qui a le plus d’expérience, vous devriez être celui qui s’adapte au niveau de sa partenaire.

Pour la bonne entente et le plaisir de tous ceux qui participent, la prochaine fois qu’une danse ne se passera pas comme vous l’auriez souhaité, pensez-y bien et demandez-vous s’il y a quelque chose que VOUS pourriez faire pour rendre les choses plus faciles pour votre partenaire.

Et finalement, faites silence, profitez de ce moment et dansez.

Friday, 13 January 2017

Les classes, les milongas et les prácticas

Nous allons aux milongas pour danser et avoir du plaisir, pas pour pratiquer la dernière figure à la mode
que nous ne maîtrisons pas encore.

Traduit par André Valiquette
Lire la version originale en anglais ici. 

Les cours de groupe, les leçons privées, les prácticas et les milongas. Il y a plusieurs voies que vous pouvez emprunter pour arriver à maîtriser le tango. Toutes vous offrent une démarche d’apprentissage et, éventuellement, vous tenterez chacune de ces expériences lors de votre cheminement. Je vous présente ici un condensé de leurs avantages et désavantages respectifs afin de vous donner une bonne idée de ce que vous pourrez en retirer.

Les cours de groupe

Ils sont donnés à une cohorte d’étudiants à la fois. La grande majorité des étudiants de tango commencent avec ce type de cours et c’est une bonne façon de se lancer. Le tango argentin est surtout une danse sociale qui se prête bien à un apprentissage partagé. Les gens qui apprennent à un rythme modéré, c’est-à-dire ni vraiment plus vite ni plus lentement que la moyenne du groupe, s’intègrent généralement bien dans ces classes.

Dans la catégorie des cours de groupe, il y a plusieurs options. Les voici, divisées en plusieurs sous-catégories : 

Cours réguliers à une école de votre localité


Les studios de votre région offrent habituellement une progression par niveaux organisés en sessions étalées sur un certain nombre de semaines. Des mouvements et des séquences sont présentés, en partant des fondements, et les aspects techniques tels que la marche, la posture et la musicalité sont abordés dans les grandes lignes.

Chaque école qui a passé l’épreuve du temps offre normalement des cours de bonne qualité. Les écoles de tango ne sont pas là pour faire de gros profits (croyez-moi!), c’est dire que vos professeurs sont vraiment passionnés par le tango et son enseignement. S’ils persistent plus d’une couple d’années, c’est parce qu’ils adorent ce qu’ils font et savent ce qu’ils font.

Les écoles de tango orientent normalement leurs étudiants vers des cours de différents niveaux qui peuvent être désignés comme « Débutant, Intermédiaire, Avancé... », « Tango 1, 2, 3, 4... » ou par des appellations similaires. L’apprentissage par niveaux est utilisé largement, car, avant tout, il fonctionne bien et permet à beaucoup de gens de se familiariser avec les habiletés de base pour aller plus loin et commencer à danser le tango.

Mais cette formule n’est pas sans failles. Elle réunit forcément des gens de différentes capacités et, alors que plusieurs étudiants passent brillamment d’un niveau à l’autre, certains n’y arrivent que de justesse.

Comme c’est souvent le cas pour l’enseignement de groupe, les professeurs s’adressent avant tout à l’étudiant moyen, qui sont les premiers bénéficiaires de ces cours. Ceux qui peinent à suivre ou, au contraire, pigent tout de suite, peuvent être laissés pour compte dans ces situations.

La progression par niveaux peut donner l’impression à des gens qu’ils ont échoué, par exemple, si le professeur suggère de recommencer une séquence de cours avant d’aller plus loin. C’est dommage, car le tango est un apprentissage, pas un examen éliminatoire; alors, pourquoi aller plus loin si vous ne maîtrisez pas encore ce sur quoi vous travaillez? Ce système peut aussi laisser croire à certaines personnes qu’elles ont davantage appris que ce qu’elles ont vraiment assimilé, dans le cas d’étudiants qui ont passé de justesse à travers cinq niveaux et pensent qu’il leur reste peu à apprendre. En tango, compléter les niveaux de base est le début de l’apprentissage, non sa conclusion.

Pour ceux qui sont vraiment en avance, ils peuvent être négligés dans les grands groupes qui comportent beaucoup d’étudiants qui ont besoin ou demandent de l’assistance. Plusieurs étudiants peuvent aussi s’ennuyer si, par exemple, ils apprennent et mémorisent des séquences facilement. N’oubliez pas, pourtant, qu’il est possible de travailler intensément sur des éléments très simples si vous vous concentrez sur la technique ou la musicalité. Vous pouvez aussi poser aux professeurs des questions pointues sur votre technique, en vous assurant qu’ils vous ont à l’œil pour vous corriger. Comme dans bien des domaines, vous retirez quelque chose dans la mesure où vous y avez investi de vous-même.

Essayez de ne pas surestimer votre propre niveau lorsque vous choisissez un cours. À moins que vous ne soyez exceptionnellement talentueux – et peu d’entre nous le sont – il est préférable que vous suiviez un cours qui se situe légèrement en bas de votre niveau plutôt que légèrement au-dessus. Si vous pouvez facilement maîtriser les pas qui sont enseignés, vous serez capable de mettre l’accent sur votre énergie et l’amélioration de votre technique. De plus, suivre des cours qui sont au-dessus de votre niveau peut vous sembler amusant, mais ce l’est moins pour les autres participants du groupe lorsqu’ils pratiquent avec vous ou quand les professeurs ralentissent la leçon pour que vous puissiez suivre.

Pour : une façon amusante et abordable d’apprendre les mouvements et techniques incontournables. Les personnes qui apprennent à un rythme moyen sont à l’aise dans ces groupes-cours.
Contre : dans les grands groupes, vous pouvez recevoir moins d’attention. Certains étudiants peuvent se sentir largués dans ces groupes. Si vous vous inscrivez seul, vous n’avez pas beaucoup de contrôle sur le choix de votre partenaire.


Les classes ouvertes ou à la carte

Les leçons à la pièce proposent une méthode facile pour ajouter un ou deux pas nouveaux à votre répertoire s’il vous paraît prendre de l’âge.

Elles sont en général moins coûteuses que les ateliers ponctuels ou les leçons offerts à l’intérieur d’un programme de session, sans compter que lorsqu’ils sont offerts avant une milonga ou une práctica, comme c’est souvent le cas, le coût de cet événement est souvent inclus dans la leçon. Donc, elles sont abordables et donnent l’occasion de rencontrer des gens et de faire quelques contacts avant de commencer la milonga.

Pour : un choix très abordable. Une bonne façon de rencontrer des gens. Permets d’apprendre des notions nouvelles sans avoir à s’engager dans un programme de session.
Contre :
il n’y a pas d’assurance de s’associer avec un partenaire qui nous convient, ou même d’avoir un partenaire, alors ce peut être intéressant d’aller à ces leçons avec un partenaire. Le niveau d’habileté des participants peut varier considérablement. Ces leçons tendent à présenter des pas plutôt que des techniques, alors, tout en vous donnant accès à de nouvelles figures, elles ne vous permettront pas d’améliorer beaucoup vos qualités de danseur.

Les ateliers de technique

C’est toujours un bon choix. Les techniques pour femmes, les techniques pour couples, les techniques pour hommes, les techniques pour les ochos, les techniques de marche... prenez-les !

Ne soyez pas réticent à l’appellation : « technique ».

Travailler sur vous-même est essentiel. Si vous ne pouvez pas exécuter correctement un mouvement par vous-même, vous serez un fardeau pour votre partenaire. Et une bonne technique vous libérera éventuellement pour danser avec aisance, fluidité et avec un plaisir très ressenti. De plus, cela amène beaucoup de satisfaction de s’améliorer. Si la seule pensée de pratiquer votre marche ou vos pivots en solo vous ennuie, cela n’augure rien de bon pour votre attitude envers le perfectionnement.

Pour : moins coûteux que les cours privés, avec des bénéfices comparables.
Contre : ne s’applique pas!

Ateliers donnés par des maestros invités

Que ce soit dans le cadre d’un festival ou d’une activité spéciale offerte par votre école, les ateliers présentés par des maestros invités sont une activité populaire et, souvent, pour de bonnes raisons. Les danseurs étoiles ne le sont pas devenus par hasard. Ils ont souvent un talent remarquable sans parler d’un certain charisme.

Toutefois, ils ne sont pas nécessairement doués en pédagogie. Certains maestros invités sont d’excellents professeurs et chaque minute avec eux vaut son pesant d’or, mais quelques-uns ne sont captivés que par leurs performances et enseignent pour financer cette passion. Ces maestros de passage peuvent être généreux et attentifs aux besoins des étudiants, ou au contraire arrogants et non disponibles, sauf pour les étudiants les plus avancés de la classe.

Il y a un attrait supplémentaire aux ateliers donnés dans le cadre des festivals, c’est que des gens peuvent se déplacer de loin pour y assister, alors participer à ces leçons vous donne l’occasion de rencontrer beaucoup de nouveaux danseurs venus d’ailleurs.

De toute façon, ne sous-estimez pas les professeurs de votre école. Même s’ils n’ont pas la réputation internationale de ceux qui font le circuit des festivals, ils ont probablement au moins autant d’expérience d’enseignement – souvent davantage – et ils peuvent vous assurer d’une continuité que les enseignants de passage ne peuvent assumer.

Pour :
vous rencontrez des vedettes! Vous nouez des liens avec des danseurs qui n’appartiennent pas à votre communauté locale. Vous apprenez de nouvelles techniques qui sont en train de faire leur chemin. Vous voyez votre danse d’une autre façon. Un choix intéressant pour les danseurs avancés qui ne seront pas embrouillés par des techniques ou des explications différentes.
Contre : peut être coûteux. Manque de suivi. Parfois les corrections et les explications formulées différemment peuvent être une source de confusion pour les étudiants débutants ou intermédiaires.

Leçons privées

Beaucoup de danseurs n’en ont jamais pris, mais les leçons particulières sont un impératif si vous désirez vraiment améliorer vos capacités.

Seule une leçon privée vous permettra de procéder à une autoévaluation en profondeur et, à partir de là, de prendre conscience de vos forces et de vos faiblesses.

Si vous faites partie d’une classe de groupe de 10, 20 ou 30 étudiants, il y a des chances que vous n’ayez que cinq minutes en tête-à-tête avec le professeur. Il ou elle vous donnera probablement quelques conseils, comme vous rappeler à une ou deux reprises de descendre vos épaules ou de glisser vos pieds, mais seule l’attention soutenue que vous recevez dans une leçon privée vous apportera l’encadrement dont vous avez besoin pour a) réaliser sur quelles habitudes vous devez vraiment travailler pour évoluer et b) apprendre comment changer ces habitudes.

Les étudiants qui cheminent péniblement à travers les contenus des cours, peu importe qu’ils travaillent fort ou qu’ils constatent qu’ils sont toujours à la traîne du reste du groupe, sont aussi de bons candidats pour des leçons privées, en remplacement ou en ajout aux classes de groupe.

Les leçons privées sont aussi un bon choix pour les étudiants qui avancent plus vite que la moyenne ou qui veulent accélérer le pas. Ceux qui apprennent rapidement ou voudraient y arriver, aussi bien que ceux qui sont contrariés ou impatients de danser avec les étudiants de leur niveau, vont retirer plus de satisfaction d’un enseignement personnalisé avec un professeur.

Les cours privés peuvent être pris individuellement ou en couple. Je suggère de prendre des leçons en couple seulement si vous êtes – ou prévoyez être – des partenaires réguliers. Une bonne partie des leçons en couple sont consacrées à vous enseigner comment danser et communiquer avec une personne particulière, alors si ce que vous désirez réellement est d’améliorer vos habiletés individuelles, prenez aussi des leçons seulement pour vous.

Même les étudiants qui s’amusent et profitent bien des classes de groupe devraient considérer la possibilité de se faire plaisir en prenant de temps en temps des leçons privées. Tout le monde a, à tout le moins, quelques mauvaises habitudes, et c’est bon de se les faire rappeler et proposer des alternatives de temps à autre.

De toute façon, laissez votre ego de côté si vous vous engagez pour des leçons privées. Essayez de ne pas vous mettre sur la défensive ou d’être impatients devant les corrections de votre professeur. Vous allez retirer le maximum de vos leçons si vous êtes aussi ouverts que possible. C’est pour ça que vous êtes là!

Les leçons privées sont plus dispendieuses que les classes de groupes, mais vous en aurez plus pour votre argent. Assurez-vous seulement que vous allez prendre des leçons avec un professeur compétent et expérimenté qui démontre un style et une technique qui vous convient.

Pour : une attention complète de votre professeur. Vous apprenez à votre rythme. Vous dansez avec un professionnel!
Contre : plus dispendieux que les classes de groupe (mais ça en vaut la peine!). Si vous ne dansez que dans le cadre de leçons privées, vous ne dansez qu’avec un partenaire, ce qui ne va pas nécessairement vous aider à vous ajuster à différents genres et niveaux de partenaires.
 

Prácticas

Práctica signifie pratique en espagnol. Il y a différents types de prácticas : guidée, supervisée et libre.

Cette classification est fonction du degré d’engagement des professeurs dans cette période de pratique.

Une pratique guidée
signifie qu’il y a un certain enseignement. Le professeur peut montrer une technique ou un pas sur lequel travailler, ou suggérer quelques exercices à faire en couple ou par rapport à la musicalité, par exemple.

Une pratique supervisée signifie que les professeurs sont prêts et disponibles à répondre aux questions et à vous aider.

Une pratique libre ou ouverte,
ou simplement une pratique, veut dire que vous pouvez travailler avec vos partenaires dans un cadre décontracté, mais il n’y a pas, ou très peu, de supervision ou d’intervention de la part du professeur.

Les prácticas sont des moments très agréables et souvent trop sous-estimés. Beaucoup de danseurs cessent de fréquenter les prácticas à partir du moment où ils se sentent prêts à danser dans les milongas, mais c’est une erreur. Tout comme personne ne devrait considérer ne plus avoir besoin de cours, personne ne devrait se croire trop avancé pour se passer de pratiquer.

Entre autres avantages, les prácticas représentent les activités les moins coûteuses, donc une façon accessible de pratiquer, de connaître des danseurs et d’aller chercher un peu d’aide des professeurs si vous le désirez. Sauf dans les événements plus formels de type milongas (voir plus bas), dans les prácticas c’est correct de parler avec votre partenaire et d’essayer de nouveaux pas que vous ne maîtrisez pas encore complètement.

Toutefois, j’aimerais souligner deux points importants :

Premièrement, même durant les prácticas, vous devez toujours suivre votre ligne de danse et respecter les autres danseurs sur la piste. Après tout, la circulation sur le plancher est une des choses les plus difficiles à maîtriser pour le guideur, ce qui implique qu’elle doit être pratiquée au moins autant que le reste.

Deuxièmement, le droit de parler ne signifie pas qu’on puisse se laisser aller à corriger tous ceux avec qui nous dansons. Le fait que votre partenaire ait moins d’expérience que vous ne vous rend pas plus qualifié pour lui enseigner. Dansez toujours au niveau de votre partenaire et laissez l’enseignement aux vrais professeurs.

Pour : bon marché. Atmosphère décontractée avec possibilité de parler un peu sur le plancher de danse. Les professeurs sont souvent disponibles.
Contre : rien à signaler, vraiment, sauf que le niveau des danseurs peut être relativement bas si les danseurs expérimentés se jugent trop avancés pour y participer.


Milongas

Une milonga est un endroit ou un événement où nous dansons le tango uniquement pour le plaisir. C’est le night life du tango.

Danser en milonga est la motivation principale de la plupart des danseurs amateurs de tango. C’est la partie agréable. C’est le moment de fraterniser avec des amis, prendre un verre et danser toute la soirée (ou l’après-midi), avec votre principal partenaire ou, le plus souvent, avec différents danseurs.

Dans une milonga, vous apprenez à vous adapter à différents danseurs et musiques, et vous pouvez affûter votre aisance sur le plancher et votre capacité de naviguer.

Il n’y a pas d’enseignement d’aucune sorte pendant une milonga, et ce n’est pas un bon comportement de corriger ou d’enseigner à votre partenaire, ou même de commenter ses habiletés en danse, autrement que d’une façon positive.

Il y a des règles à suivre dans une milonga, la plus importante à appliquer étant de respecter les autres danseurs.

En gardant cela en tête, la milonga n’est pas la place pour essayer un mouvement difficile que vous avez appris en classe ou vu sur YouTube hier. Les leaders devraient rester dans la zone de confort de leur répertoire, en exécutant des mouvements qui leur sont familiers et que leur partenaire suit facilement.

Pensez-y-bien, si votre objectif est de danser avec des danseurs de très haut niveau, vous aurez besoin de vous y préparer en dehors des milongas pour rehausser votre niveau.

Le danger de seulement pratiquer votre danse en milonga est de renforcer toutes ces petites et mauvaises habitudes que vous traînez avec vous.

Ça vaut la peine de se rappeler que, si avoir du succès en milonga est l’objectif de beaucoup de danseurs, ce n’est pas le cas de tout le monde.

J’ai enseigné à des étudiants qui suivent beaucoup de cours, en groupe et en privé, depuis des années, et qui ne viennent jamais ou presque jamais en milonga.

Quant à moi, je ne comprends pas vraiment cela parce que, à mon sens, l’aboutissement de l’apprentissage du tango ou d’une autre danse sociale est de pouvoir la danser en société. Mais tout le monde n’a pas les mêmes buts. Et les classes ne sont pas toujours un moyen pour arriver à autre chose. Pour certains, les classes elles-mêmes représentent un but. C’est le plaisir d’apprendre et la leçon elle-même est un loisir.

Récemment, dans le cadre d’une leçon privée, j’expliquais à un étudiant comment danser dans un espace restreint pour prendre moins de place sur un plancher de danse encombré et il m’a répondu : « Pourquoi quelqu’un voudrait-il danser sur une piste de danse encombrée? »

Cela peut sembler étranger pour ceux qui vibrent pour les milongas, mais alors que le tango exerce une forte attirance pour des étudiants comme celui-là, cela ne va pas jusqu’aux milongas.

Pour ma part, je crois qu’un équilibre entre ces deux positions représente l’idéal : goûtez votre plaisir à danser toute la nuit en milonga, mais aussi en travaillant intensément vos connaissances et votre technique.

Pour : une activité sociale plaisante. Vous pratiquez et améliorez votre aisance sur la piste de danse et votre capacité de vous y déplacer. Vous apprenez à vous adapter.
Contre :
Ce n’est pas la place pour pratiquer de nouveaux mouvements. Vous ne recevez pas – et ne devriez pas recevoir – de rétroactions critiques sur votre danse, alors si vous avez de mauvaises habitudes – et nous en avons tous – danser en milonga ne fera que les conforter si vous ne prenez pas à côté l’un ou l’autre genre de classe.

Si vous voulez vraiment vous développer comme danseur, vous devez utiliser toutes ces approches. Vous n’avez pas à le faire chaque semaine, mais si vous voulez vraiment travailler sur votre danse, vous devez faire un peu de tout régulièrement.
Si vous êtes satisfait de votre niveau général de danse, mais aimeriez quelques rappels sur ce qu’il vous faudrait travailler ou pour améliorer votre aisance à vous déplacer ou pour élargir le groupe des bons danseurs avec qui vous pouvez danser, assurez-vous simplement d’assimiler un peu de chaque approche chaque année.

Au minimum, je suggère :

- Danser au moins deux fois par semaine.
- Faire plus d’un type d’activité reliée au tango chaque semaine (classes, pratiques, milongas).
- Vous offrir au moins une leçon privée de temps en temps.
- Avoir une autre activité physique au moins une fois par semaine (pour contribuer à vos capacités de danseur et votre bien-être général).

Saturday, 12 March 2016

Profitez de chaque moment

Découvrez le plaisir
d'être, tout simplement.
Traduit par André Valiquette
Lire la version originale en anglais ici.

“Le secret du Tango se trouve dans cet instant d’improvisation qui se produit entre un pas et l’autre. C’est rendre possible l’impossible, danser le silence.”
-Carlos Gavito

Je crois qu’on peut dire sans craindre de se tromper que ceux qui tiennent bon quelques mois à titre de débutants dans les classes de tango y arrivent parce qu’ils trouvent cela agréable. Ils aiment probablement la musique; ils apprécient sans doute le contact humain et ils sont presque certainement passionnés par la danse elle-même. Mais pendant cet apprentissage du tango, il peut s’écouler pas mal de temps avant de vraiment en savourer à fond tous les effets.

Quand nous dansons le tango, nous avons besoin d’être complètement présents, d’être alertes non seulement physiquement, mais aussi sur le plan temporel, ce qui signifie de vivre complètement dans l’instant. Ce qui nous amène à discuter de trois aspects :

Laissez le passé derrière vous. Le tango est une danse improvisée. Ce qui veut dire qu’on va forcément faire des erreurs, et plus tôt on le comprendra, mieux on se portera. À partir du moment où un pas ou un mouvement a été complété, il ne peut être repris. Réussi ou pas, prévu ou pas, ce qui est fait est fait, alors ça ne sert à rien de s’en faire, de questionner, de s’excuser, de critiquer ou de corriger. Cela fait partie du défi et du plaisir du tango d’imaginer des solutions qui permettent de surmonter des blocages.

Les leaders qui corrigent leurs partenaires ou qui font des commentaires sur ce qu’elle “devrait faire” montrent qu’ils sont restés collés à leur plan initial, incapables de s’adapter, de bouger et de profiter de ce qui se passe à l’instant. La même remarque s’applique aux leaders qui se laissent souvent contrarier par tous les danseurs autour d’eux, lorsque le caractère aléatoire de tous les mouvements sur le plancher de danse les empêche de faire les mouvements qu’ils avaient prévus. Mais nous savons tous que même les plans les mieux conçus vont souvent de travers… particulièrement sur une piste de tango, alors pourquoi gâcher ce moment dans la frustration?

Les guidées se laissent envahir par leurs doutes et leur insécurité : “ Est-ce que c’était correct?” “Est-ce que c’est ce qu’il voulait?” “Qu’est-ce que je viens de faire?” La réponse à toutes ces questions est : “ça n’a pas la moindre importance”. Encore une fois, ce qui est fait est fait, et il revient aux deux partenaires de l’assumer et de passer à l’étape suivante. C’est ainsi que ça devrait se passer.

Pour plusieurs d’entre nous, renoncer à une intention ou à une incertitude n’est pas chose facile. Mais si nous arrivons à assumer le caractère non prévisible du tango, nous allons accéder à sa signification profonde. La danse va toujours dans des directions inattendues. C’est une conversation entre deux individus qui se déplacent dans l’espace au milieu de douzaines, parfois de centaines d’autres personnes, alors il n’y aura jamais deux danses identiques. C’est pourquoi cette danse centenaire ne prend pas de rides.

Ne vous en faites pas avec le futur. C’est une recommandation qui n’est pas évidente pour les guidées. Parfois, elles s’en font tellement avec ce qui s’en vient qu’elles en oublient ce qui se passe au moment présent et qu’elles anticipent au lieu de suivre. Les leaders qui dansent avec un oeil sur le futur sont portés à oublier d’attendre que leur partenaire complète un mouvement avant de les amener au suivant. Il est vrai que les leaders ont besoin de guider, un pas d’avance, ce qu’ils proposeront ensuite, ce qui donne une chance à leur partenaire de répondre, mais ils doivent tout de même attendre la guidée pour tenir compte de sa réaction et pour initier le prochain mouvement. Cela fait beaucoup à première vue, mais lorsqu’on les réunit, c’est si bon. Et c’est une excellente raison de ne pas se presser.

Vivez maintenant et à fond. Pourquoi s’en faire avec le passé ou le futur quand il y a tant à savourer, là, tout de suite? Au-delà des mouvements recherchés et des figures amusantes, il y a cette sensation douce et rassurante d’un abrazo fort et attentif; il y a cette façon de caresser le plancher avec votre pied d’un pas à l’autre, en dessinant de belles courbes ou des lignes bien exécutées sur le plancher; il y a cette façon dont l’épaule de votre partenaire épouse étroitement la paume de votre main; il y a cette sensation de synchronicité parfaite quand vous savez, avec des jeux de pied tout simples, que la musique vous parle tous les deux exactement de la même façon; il y a les erreurs heureuses et les surprises chanceuses où tout s’emboîte avec magie, créant un embellissement que vous n’auriez pas imaginé ou un nouvel enchaînement que vous ne reproduirez peut-être jamais; il y a ce moment où vous réalisez que la connexion est si profonde, si naturelle, si élevée que vous ne sauriez décrire quel pas vous venez de faire, vous savez seulement que c’est merveilleux…

Une question que je me pose souvent est de comprendre pourquoi tant de leaders ont ce besoin compulsif d’avancer sans arrêt, aussi vite que possible? On tourne en rond sur la piste de danse! Il n’y a pas de fil d’arrivée, alors, pourquoi ne pas profiter du voyage? Pour la guidée, ce n’est pas vraiment gratifiant d’évoluer le long de la ligne de danse ou de reculer en rafale au lieu de s’attarder un peu… alors pourquoi certains leaders ressentent autant d’impatience lorsqu’ils ne peuvent se presser autour de la piste de danse comme une toupie?

Et à ces guideurs qui craignent d’ennuyer leur partenaire s’ils ne proposent pas une large sélection de figures, je dis ceci : tous les leaders ont un répertoire. Que ce répertoire soit composé de simples pas, de transferts de poids et d’ochos cortados ou d’une série complexe de ganchos, wraps et volcadas, ça n’y change rien; tous les leaders ont leur zone de confort avec des figures qu’ils guident aisément et qu’ils utilisent lorsqu’ils évoluent sur une piste de danse bondée. Le fait reste que, aussi surprenantes ou amusantes que soient, la première fois, des séquences créatives de poussées ou d’envolées, ces mouvements impressionnants perdent leur fraîcheur la seconde ou la troisième fois, à mesure qu’ils n’ont plus l’attrait de la nouveauté (sans compter qu’ils sont périlleux sur une piste de danse). Ce qui permet aux danseurs de demeurer attrayants et intéressants est leur capacité de jouer et de danser différemment sur des musiques variées ou de faire les mêmes pas - même les plus simples – en utilisant des rythmes différents. L’attrait pour ce type de danseurs ne faiblit jamais. L’art du tango n’est pas de présenter le plus de matériel possible dans une seule chanson, mais plutôt d’être en connexion avec la musique et son partenaire et de progressivement créer une danse inspirée par cette chanson et cette partenaire. C’est là que vous savourerez chaque moment.

Naturellement, cela prend du temps pour apprendre et apprécier tout cela, de laisser aller le faire et de savourer le plaisir d’être. Pour y arriver, nous devons tout d’abord être à l’aise avec ce que nous avons à faire, par exemple, marcher avec contrôle et clarté, réaliser un abrazo, diriger et suivre, garder le rythme de la musique, et ainsi de suite. Voilà pourquoi des fondements solides ont une telle importance. Si la technique est absente, la connexion ne sera pas au rendez-vous. Mais il peut même y avoir du plaisir à travailler sur la technique; c’est une sensation très agréable de se rendre compte qu’on peut adopter une posture droite et qui nous élève, de sentir qu’on avance avec force et puissance à mesure qu’on améliore notre marche, ou finalement de pivoter avec équilibre et grâce. À partir du moment où la technique et la connexion sont présentes, vous vous rendrez compte que vous n’avez même pas besoin de vous déplacer pour danser, et que vous trouverez parfois davantage de plaisir dans un moment d’arrêt que dans des mouvements impressionnants. Alors, vous pourrez danser le silence, comme l’évoquait le grand, le regretté Carlos Gavito dans la citation au début de cet article.

À la fin d’une danse, je ne me rappelle plus quels pas ou figures j’ai effectués avec mon partenaire, mais comment je me suis sentie avec lui ou elle. Je me rappelle comment je ressentais l’abrazo et comment nous étions en connexion l’un l’autre et avec la musique. Je me rappelle également si je me suis sentie poussée, tirée ou balancée à gauche et à droite, ou mise devant l’obligation de courir après mon partenaire; je peux aussi me rappeler comment j’ai savouré chaque moment de chacun des pas, en partant de l’intensité de l’abrazo jusqu’à la poussée des orteils dans le plancher et à la caresse du pied libre au moment précis où nous le faisons glisser, en connivence avec l’autre et la musique.

Tout comme les musiciens qui marquent le temps avec le rythme, mais qui ajoutent plusieurs couches de mélodie entre chaque temps, donnant à une chanson son caractère distinctif, les danseurs ont avantage à porter plus d’attention à ce qui se passe entre chacun des pas : comment nous tenons notre partenaire, comment nous nous tenons nous-mêmes, comment nous nous déplaçons tout au long de nos pas. Est-ce que nous attendons ou si nous nous déplaçons? Rapidement ou lentement? Avec passion ou engouement? Restons à l’écoute, apprécions cet instant, rendons le conscient. Profitons de chacun de ces moments.

Tuesday, 5 January 2016

Développer notre conscience

À partir du moment où vous réaliserez mieux
comment vous bougez, il vous sera plus facile
de faire de légers ajustements qui amélioreront votre
pratique et transposables dans votre vie quotidienne.

Traduit par André Valiquette
Lire la version originale en anglais ici.

Si nous voulons danser le tango, nous devrions savoir ce que nous faisons avec notre corps. Ça peut avoir l’air évident, mais ce n’est pas le cas pour bien du monde.

Souvent, les gens viennent à leur première leçon de tango et sont surpris par le genre de commentaires qu’ils reçoivent à propos de leur façon de danser. Non seulement doivent-ils apprendre des pas et des séquences et le faire en synchronisation avec leurs partenaires, mais encore ils ont à se soucier de choses comme de réunir leurs pieds entre les pas, d’ajuster la longueur de leurs pas, de positionner leurs bras et leurs épaules d’une certaine façon, de tourner le torse dans une direction ou une autre, de regarder dans une certaine direction, et ainsi de suite. Cela peut paraître assez déroutant pour ceux qui n’ont pas l’habitude de se déplacer en tenant compte de ce type de paramètres. Les étudiants peuvent facilement tomber sur la défensive devant les commentaires du professeur (“Comment peut-elle savoir si je pousse dans le plancher… et quelle importance ça peut bien avoir, de toute façon?”), et se sentir frustrés devant ce qu’ils perçoivent comme étant des critiques de ce qu’ils “font mal”. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’objectif des corrections n’est pas (ou ne devrait pas être) de critiquer l’étudiant ou de s’attendre à ce qu’il fasse tout parfaitement au prochain essai; il s’agit plutôt de construire petit à petit une conscience de sa façon de bouger et de l’aider à s’ajuster et à améliorer ses mouvements.

À l’exception de danses très techniques comme le ballet classique ou la danse contemporaine, beaucoup de gens commencent le tango (et d’autres danses sociales) à l’âge adulte, plusieurs dans la cinquantaine et au-delà, et pas mal d’entre eux sans expérience de la danse ou de disciplines connexes. Le tango exerce un attrait sur beaucoup d’intellectuels et de professionnels, des gens qui passent une partie de leur vie dans des jeux de l’esprit plutôt que physiques; en d’autres mots, des gens qui n’habitent pas complètement leur corps.

Bien sûr, nous nous servons tous de notre corps quotidiennement. Nous savons que nous marchons en mettant un pied devant l’autre, mais peut-être que nous n’avons jamais pensé à la façon dont nous plaçons nos pieds sur le plancher, comment ils épousent la surface à chaque pas, si nos orteils doivent être orientés vers l’intérieur ou l’extérieur, si notre poids doit être davantage sur nos talons ou nos orteils, sur la face intérieure ou extérieure de nos pieds…

Une situation fréquente qui se présente avec des étudiants est cette propension à orienter leurs orteils vers l’intérieur lorsqu’ils marchent. Je peux leur dire 20 fois de rapprocher leurs talons, d’aligner les orteils vers l’extérieur ou de garder le gros orteil sur le plancher, mais mes corrections ne sont pas vraiment comprises si l’étudiant ne sait tout simplement pas que ses orteils sont, dans les faits, tournés vers l’intérieur. Je vois que c’est ce qui se passe quand mes commentaires sont reçus avec un air de confusion ou de perplexité. Alors, ce que je dois faire est d’immobiliser l’étudiant, à mi-chemin de compléter un mouvement, et de l’amener à regarder à terre la position de ses pieds, qu’il peut très bien ressentir comme une position tout à fait naturelle et correcte dans la mesure où c’est comme cela qu’il a toujours marché. À partir du moment où il a saisi le changement de position qu’il doit apporter, je l’amène à fermer les yeux et à ressentir l’ancienne et la nouvelle position. Ce n’est qu’en mesurant cette différence qu’il peut s’encourager à transformer sa position.

J’ai déjà travaillé avec un professeur qui était convaincu qu’il n’était pas utile de décortiquer et d’expliquer les techniques des mouvements. Il croyait qu’on pouvait se contenter d’enseigner les pas et les séquences et que, si les étudiants répétaient ces pas assez souvent, leur corps finirait par s’adapter et parviendrait à les exécuter correctement.

En fait, cette méthode peut fonctionner avec des danseurs plus expérimentés et avec ceux qui ont instinctivement cette familiarité avec leur corps et une habileté naturelle à reproduire un mouvement parce qu’ils saisissent d’un regard l’essence du mouvement, mais ces gens ne sont pas nombreux dans le monde du tango. Cette méthode ne marche pas pour ceux qui ne connaissent pas au départ la mécanique de leurs mouvements, ce qui est le cas, rappelons-le, d’un bon pourcentage des étudiants de tango.

À partir du moment où vous réaliserez mieux comment vous bougez et comment vous essayez de vous y prendre, il vous sera plus facile de faire de légers ajustements qui amélioreront votre pratique et transposables dans votre vie quotidienne. Par exemple, si vous avez tendance à faire le dos rond et à courber les épaules, entraîner votre corps à se tenir plus droit et à garder les épaules baissées renforcera vos muscles dorsaux, vous donnant une meilleure posture; et cela, pas seulement sur le plancher de danse, mais dans vos activités de tous les jours.

Si nous saisissons que l’important n’est pas la fin du parcours, mais le travail que nous entreprenons, nous pouvons éliminer pas mal de frustrations et de sentiment d’impatience qui surgissent dans ce travail sans fin d’apprentissage.

Les danseurs de tango social (à la différence des professeurs ou des danseurs de tango de spectacle) n’ont pas besoin d’être préoccupés par une exécution parfaite ou par l’effet esthétique de chacun de leurs mouvements. La bonne nouvelle est que même si la plupart d’entre nous n’avons pas à nous soucier vraiment de l’aspect visuel de notre danse, si nous travaillons notre technique sur le plan fonctionnel, en fin de compte, nous créerons un résultat esthétique plus intéressant.

Progresser en tango n’implique pas d’atteindre la perfection, mais de développer notre conscience. Ce n’est pas de tout faire bien à chaque fois, mais de savoir ce que l’on devrait ressentir lorsqu’on le fait bien, et de chercher à recréer cette sensation naturellement.

Alors cette conscience concerne davantage la sensation que la pensée. Nous pouvons toujours comprendre intellectuellement comment un mouvement ou une position devrait se mettre en place, mais c’est un défi différent pour le corps de vraiment l’exécuter, et ensuite le corps a besoin de le répéter encore et encore jusqu’à ce que la nouvelle façon de bouger devienne naturelle et qu’on n’ait même plus à y penser.

Il y a des gens, ceux que j’appelle les “faiseurs”, qui apprennent les mouvements corporellement en premier, en les faisant, et ensuite ils les analysent, les déconstruisent, les comprennent et les mémorisent. D’autres gens, appelons-les les “penseurs”, ont besoin de comprendre un mouvement dans leur tête dans un premier temps et ensuite de “l’enseigner” à leur corps. Les “faiseurs” auront peut être plus de facilité à apprendre le tango, parce qu’ils ont une conscience corporelle innée et qu’ils font les choses instinctivement dès le départ. Mais les “penseurs” vont y parvenir aussi; cela prendra seulement un peu plus de temps, en particulier dans les débuts, lorsqu’ils commencent tout juste à développer cette conscience.

Continuons avec les bonnes nouvelles : la pratique ne nous entraîne pas seulement à apprendre la danse, elle nous apprend à apprendre, de sorte qu’à mesure que croît la familiarité avec nos mouvements corporels, nous apprenons vraiment plus vite et plus facilement. Pour accompagner ce processus, nous pouvons nous rendre attentifs à simplement remarquer comment notre corps ressent les mouvements que nous exécutons – sur le plancher de danse et à d’autres moments – et ensuite essayer de reproduire ces sensations chaque fois que c’est possible.

Bien sûr, dans le tango, nous n’avons pas seulement besoin de connaître nos propres mouvements, mais aussi ceux de nos partenaires. Cela est vrai tant pour les guideurs que les guidées. Pour les guideurs, ce peut être utile de retenir qu’être conscient des réactions de leur partenaire passe en fait avant tout. L’erreur que font plusieurs guideurs est d’essayer trop fort de contrôler les mouvements de leurs partenaires plutôt que de simplement porter attention à leurs gestes et à leurs réactions et d’y donner suite dans la danse. C’est aux guidées d’exécuter leurs propres mouvements et de créer leur propre danse, tout en gardant une conscience claire de la position de leurs partenaires, de ce qu’elles ressentent et de la façon dont leur corps incarne le mouvement.

Nous devons aussi être conscients de l’impact de nos positions et de nos mouvements sur nos partenaires. Est-ce que mon abrazo la pousse ou la tire hors de son axe? Est-ce que la position de ma tête pourrait causer un inconfort? Est-ce que mes pas sont si longs que je suis difficile à accompagner? À partir du moment où nous nous en rendons compte, nous pouvons commencer à nous ajuster.

Et ensuite, bien sûr, nous pouvons garder une partie de notre éveil envers ce qui se passe autour de nous et pour l’effet que nous avons sur les autres danseurs. Si nous sommes conscients, nous plus attentifs à la circulation sur la piste de danse. Les danseurs qui ignorent les autres sont dangereux pour les autres.

La perfection en tango (ou dans quoi que ce soit) est inatteignable, alors ce n’est pas la peine de la rechercher ou de se sentir frustré de ne pas l’atteindre. Et nous devons connaître et respecter nos limites. Si nous commençons le tango à l’âge de 70 ans, il est possible que nous ne progressions pas aussi rapidement ou allions aussi loin qu’une personne qui a commencé à l’âge de 25. Si nous ne sommes pas dotés d’une flexibilité naturelle, nos boleos pourraient ne pas être aussi impressionnants que ceux d’une fille qui danse le ballet depuis son tout jeune âge et qui peut faire de grands écarts sans effort. Nous devrons faire des ajustements particuliers si nous sommes très grands ou très courts de taille, ou si nous avons des blessures persistantes. Mais nous pouvons tous nous améliorer et nous finirons par en savoir assez pour, au minimum, bien nous tenir sur le plancher de danse. Nous avons seulement besoin de patience, de désir d’y arriver et, par-dessus tout, de conscience.

Postscriptum. Le jour où j’ai terminé la rédaction de ce blogue, une danseuse est venue me confier une nouvelle expérience : elle était sortie danser la nuit précédente et pour la première fois, elle s’était sentie capable de s’abandonner à la danse tout en restant alerte sur sa posture et sa technique. Elle m’a rapporté cela, car j’étais intervenue à ce sujet dans une classe plus tôt la même semaine en mentionnant spécifiquement, je crois, comment se servir des muscles du dos pour allonger sa posture tout en faisant retomber les épaules. Elle me disait avoir ressenti qu’elle avait atteint un nouveau palier dans sa pratique de la danse et que cela “concernait vraiment la conscience corporelle”. C’est bien le cas, ai-je répondu, tout en lui promettant que j’intégrerais ses commentaires dans mon prochain blogue!

Voici quelques moyens d’accroître votre conscience corporelle :

Yoga, Pilates ou Tai Chi. Le yoga est mon complément préféré pour le tango et prend une place toujours plus importante dans ma vie, mais toutes les disciplines "corps et esprit" augmentent la force, l’équilibre, la souplesse et par-dessus tout, la conscience corporelle. Au même titre que le tango, le yoga n’est pas, ou ne devrait pas être, orienté vers ce qui est “correct” ou “incorrect” ou inciter à atteindre la version maximale de chaque pose; son atout est d’éveiller une meilleure familiarité corporelle et de travailler avec son corps pour améliorer tous les aspects mentionnés.

Les leçons privées. L’enseignement personnalisé a une valeur inestimable. Un bon professeur vous donnera une rétroaction dont vous pourrez profiter et des techniques que vous pourrez pratiquer par vous-même. Quand vous prenez des leçons et recevez une rétroaction de vos professeurs, en particulier quand vous entendez les mêmes remarques régulièrement, apprenez à vous analyser et à vous conseiller comme le fait votre professeur. Essayez de ne pas vous placer sur la défensive ou de vous décourager et soyez plutôt votre propre conseiller, en révisant votre posture pour vérifier si vos épaules sont relevées, vos hanches sont en avant ou vos genoux trop tendus. Les professeurs répètent les mêmes observations, non dans le but de vous contrarier, mais parce que cette répétition est essentielle pour modifier les habitudes de toute une vie. Vous-mêmes pouvez prendre en main votre éducation corporelle par la méthode des exercices répétés.

Se filmer.
C’est dur pour l’ego, mais se regarder danser est une excellente façon de réaliser la façon dont on bouge vraiment et ce dont on a le plus besoin ou ce sur quoi on choisira de travailler.

Pratique quotidienne. Vous n’avez pas à danser le tango chaque jour (mais ça ne serait pas une mauvaise idée) mais rester simplement attentifs à votre mécanique corporelle et ensuite aux légers ajustements de posture et de mouvements dans votre train-train quotidien; cela vous aidera à mettre de nouvelles habitudes en place. Remarquez comment vous vous tenez quand vous vous brossez les dents, préparez le souper ou attendez votre tour à la banque. À partir du moment où vous devenez conscients de vos faiblesses et des mouvements ou enchaînements que vous voulez travailler et ce à quoi cela devrait ressembler, vous entamez un processus de réflexion et d’amélioration continue, que ce soit une ou cent fois par jour. Avec le temps, les nouvelles habitudes remplaceront les anciennes et vous prendrez de la vitesse pour vous corriger et vous ajuster par vous-mêmes, souvent sans vraiment y accorder beaucoup d’attention. Vous apprendrez à danser et à vivre avec conscience toujours plus élevée de votre posture et de vos positions corporelles.

Tuesday, 10 November 2015

C’est agréable d’être important, mais c’est plus important d’être agréable

Traduit par André Valiquette
Lire la version originale en anglais ici.

Quand une nouvelle venue reste assise toute la soirée en attendant d'être invitée,
les habitués ne savent peut-être pas ce qu'ils manquent.
Récemment, je me suis dit que notre communauté de tango, chez nous, aurait avantage à prendre à coeur la proposition mise de l’avant dans ce titre.

Une publication Facebook récente d’un danseur de notre région a déclenché une discussion passionnée pour avoir critiqué les organisateurs et les danseurs (particulièrement les danseurs masculins) de ne pas être plus ouverts à danser avec les nouveaux venus. Il pensait particulièrement aux touristes qui, peut-être, dans certaines milongas, ne reçoivent pas un accueil aussi chaleureux que possible, et la discussion a été relancée pour aborder le problème des nouveaux danseurs de quelques milongas et de ceux qui ne se sentent pas bien accueillis parce qu’ils ne font pas partie de la “crème” de telle ou telle milonga ou communauté. Ce n’était pas la première fois que ce danseur avait fustigé des danseurs pour avoir été trop exclusifs dans leurs invitations.

Beaucoup de danseurs ont commenté son point de vue, pour l’appuyer ou en rajouter, mais d’autres ont fait remarquer que le tango est une activité sociale que nous faisons par plaisir et que, donc, on ne devrait pas se sentir forcés de se taper des danses avec des gens avec qui on n’a pas envie de danser. Je suis d’accord que si un danseur est vraiment insupportable, nous avons toutes les raisons et le droit de nous en tenir loin, mais est-ce bien dans la catégorie “pénible” qu’on devrait ranger tous ceux qui sont juste dans la moyenne, ou sous notre propre niveau, ou encore débutants? Plusieurs de ces réactions font vraiment égocentriques, débordantes de “je-me-moi”. Oui, nous dansons le tango pour avoir du plaisir et nous amuser, mais c’est aussi une activité sociale qui s’inscrit dans une communauté et quand on danse, eh bien, on est deux. Alors, la joie, la satisfaction et le plaisir des autres ne devraient-ils pas être aussi importants que le nôtre?

La maxime que j’ai utilisée comme titre de ce billet, “C’est agréable d’être important, mais c’est plus important d’être agréable”, a été attribuée à beaucoup de gens, le plus souvent à l’homme d’affaires américain et milliardaire John Templeton, un des plus généreux philanthropes de l’histoire, et je crois que plusieurs d’entre nous auraient avantage à intégrer à notre pratique personnelle du tango un peu plus de cette générosité.

En contrepartie, il est important de se rappeler que le manque de générosité ne se vit pas qu’au masculin. Cela peut sembler le cas si on pense aux femmes qui attendent toute la soirée d’être invitées et ça a vraiment l’air de cela dans les milongas où les femmes sont en surnombre par rapport aux hommes, ce qui est souvent le cas. Mais les femmes peuvent être tout aussi sélectives, centrées sur elles-mêmes et égocentriques.

Récemment, mon partenaire et moi-même donnions une minileçon gratuite à des débutants pendant une milonga également gratuite, en plein air, que nous organisons chaque été. Il y avait deux jeunes hommes qui voulaient participer, mais ils n’avaient pas de partenaires. Mon partenaire a demandé à une femme que nous connaissons tous les deux et qui ne dansait pas à ce moment-là, si elle pouvait aider quelques minutes en dansant avec un des débutants. Sa réponse : “ Jamais! ” Je ne suis pas sûre si cela voulait dire qu’elle ne désirait jamais nous aider ou qu’elle n’aiderait jamais un débutant, mais de toute façon, pourquoi ne voudriez-vous jamais encourager un nouveau danseur? Son attitude n’aurait peut-être pas dû me surprendre, parce que cette même personne, après deux ans de cours, avait annoncé de façon arrogante, en ma présence, qu’elle ne prendrait plus de cours. Vu qu’elle était arrivée à un point où elle avait apparemment appris tout ce dont elle avait besoin, elle n’était pas intéressée à en aider d’autres à avancer.

C’est, à mon sens, un exemple extrême d’une attitude déjà trop répandue.

Une autre femme qui fréquente nos milongas levait les yeux au ciel en me regardant, juste après avoir refusé une danse, et disait: “ Pourquoi devrais-je me forcer? ” Je n’ai rien dit, j’ai seulement souri poliment, et je crois qu’elle a réalisé ce qu’elle avait laissé échapper, parce qu’elle a immédiatement essayé de se justifier en ajoutant, “ Je veux dire, tu es obligée de le faire parce que tu es une professeure, moi je n’ai pas à le faire ”.

Je n'étais pas impressionnée par son attitude, mais je dois admettre qu’elle m’a fait réfléchir. Est-ce que parfois je m’impose de danser avec un étudiant parce que c’est mon intérêt de leur faire plaisir? Oui, je suppose que ça arrive. Mais c’est aussi mon intérêt de ne pas me limiter à être une femme d’affaires, mais également une professeure – parce que je veux que mes étudiants pratiquent et se sentent encouragés – et une personne humaine – car j’essaie d’être une bonne personne qui se soucie du bien-être de mon entourage.

L’attitude qui consiste à ne pas “perdre notre temps” en dansant avec quelqu’un qui n’a pas notre niveau me semble inappropriée sur plusieurs plans. Premièrement, nous pouvons nous améliorer et, oui, même avoir du plaisir avec quelqu’un qui “n’a pas notre niveau”. Deuxièmement, est-ce vraiment une perte de temps que de contribuer à la joie et à l’avancement des autres?

Dans quelques communautés de tango, les gens ne dansent pas avec les nouveaux venus jusqu’à ce qu’ils les aient vus danser avec quelqu’un d’autre. Vous voyez, pour être sûrs qu’ils sont assez bons. Quand même, nous ne voudrions pas qu’un “bon” danseur, “cool” ou “populaire” nous voie danser avec quelqu’un qui est sous notre niveau, ce qui pourrait nous faire mal paraître et ternir notre réputation. Cette attitude empeste le snobisme et la suffisance. Est-il vraiment plus important de bien paraître que de contribuer à ce que des nouveaux se sentent bien accueillis? Et quel est le problème avec le fait de prendre ce risque de temps en temps? J’ai pris ces risques en acceptant de danser avec des gens que je n’avais pas observés auparavant. Cela veut dire que, de temps en temps, j’ai passé 12 minutes inconfortables. Mais j’ai aussi eu de délicieuses surprises et eu accès à des connexions nouvelles, formidables.

Dans la danse elle-même, la générosité est l’une des qualités essentielles d’un bon danseur, homme ou femme, guideur ou guidée. Les meilleurs danseurs qu’on peut rencontrer sont ceux qui s’oublient et font passer leur partenaire en premier. En d’autres mots, ceux qui modèrent leur ego et dansent avec générosité. Les gens qui ont un esprit généreux font passer les autres avant eux-mêmes; les danseurs de tango avec un esprit généreux font passer le plaisir de leur partenaire et leur bien-être avant le leur. Et la balle leur est retournée au bout du compte, car un danseur avec des partenaires heureux est sans aucun doute un danseur comblé.

Si, vraiment, vous êtes meilleur que les autres (SVP, surveillez votre ego quand vous vous autoévaluez), alors pourquoi ne pas leur offrir le plaisir et le bénéfice de votre expérience pour quelques minutes? Encore une fois, je ne suis pas en train de dire que nous devrions nous forcer à danser avec quelqu’un avec qui cela s’annonce vraiment difficile ou avec une personne désagréable, mais plutôt qu’une danse occasionnelle avec une personne nouvelle ou moins expérimentée peut générer des retombées positives à long terme. Cela peut les encourager à persévérer dans le tango ou à travailler plus fort pour améliorer leur danse, et nous aurons contribué à élargir la communauté du tango dans son ensemble tout autant que nous aurons apporté du plaisir et des compétences à un danseur en particulier.

La plupart des gens qui dansent le tango à un niveau avancé prennent cette activité au sérieux. Si cela nous amène à travailler fort pour améliorer nos compétences, cela nous permettra d’être de meilleurs danseurs et contribuera à l’évolution de notre danse elle-même. Mais tout en continuant de prendre notre art au sérieux, il est important de ne pas se perdre et de ne pas se prendre trop au sérieux. Rappelons-nous que nous sommes tous là pour avoir du plaisir, et pour partager ce plaisir.

Nous pouvons retirer beaucoup en aidant quelqu’un d’autre. Et il nous reste bien peu lorsque nous devenons égoïstes. L’égoïsme entrave notre capacité d’apprendre, alors que la générosité génère de l’ouverture d’esprit, une attitude qui facilite l’apprentissage, la croissance, et notre amélioration et celle de nos partenaires, pour nous donner, en bout de piste, plus de plaisir.

Saturday, 10 October 2015

Alors, vous croyez que vous êtes trop avancés pour le groupe...

Traduit par André Valiquette

Quand vous essayez d’apprendre le tango, un peu de conscience de soi peut vous amener loin. C’est vrai, tant pour les hommes que les femmes, les guideurs que les guidées. Les sentiments de supériorité qui se manifestent peuvent se présenter différemment selon les sexes et les rôles, mais ils existent bel et bien des deux côtés.

Dans la dernière année, plus d’une étudiante m’a approché avec une plainte dans ce genre-ci : « Je crois que je devrais être intégrée à un niveau plus élevé parce que je n’arrive pas à suivre un seul leader de ma classe actuelle, alors que je n’ai aucun problème lorsque je danse avec le professeur. »

J’ai tendance, personnellement, à être plus diplomate qu’il ne le faudrait pour répondre à ce type de remarques. Ce que je devrais peut-être faire est de placer sur-le-champ l’étudiante à un niveau moins avancé, mais je mets plutôt mon agacement de côté et je choisis la façon la plus avenante de lui expliquer que, en réalité, si on est capable de ne suivre que le professeur, cela ne signifie pas qu’on est trop avancée, mais plutôt qu’on ne l’est pas assez.

Le professeur peut vous guider, comme il réussit à guider tout le monde. À titre de professeurs, nous sommes habitués de danser avec des gens de différents niveaux et nous savons comment nous ajuster et compenser les lacunes de nos partenaires. Si les seules personnes qui peuvent vous guider sont vos professeurs, c’est parce que vous ne donnez pas votre juste part. Vous n’êtes pas assez réceptive pour lire au-delà des signaux les plus clairs, les plus évidents. Ou bien vous manquez de force ou d’équilibre pour vous tenir fermement sur vos deux jambes et vous dépendez de votre partenaire pour rester stable. Ou encore vous devez assimiler comment votre corps devrait réagir et compléter un mouvement, du point de contact jusqu’au torse, aux hanches et aux pieds. Ou, plus probablement, toutes ces interprétations s’appliquent.

Si vous pouvez seulement guider le professeur, 
c’est davantage un révélateur de votre propre niveau 
plutôt que de celui de vos partenaires.

Les plaintes des leaders tournent autour du nombre de « mouvements » qu’ils croient devoir apprendre. Eux aussi adoptent souvent les danseuses les plus faciles à guider ou les plus avancées du groupe, ce qui peut se comprendre, mais une fois encore, si vous pouvez seulement guider le professeur, ou les guidées les plus expérimentées du groupe, c’est davantage un révélateur de votre propre niveau plutôt que de celui de vos partenaires.

Comprenez-moi bien, je ne veux insulter personne, tout un chacun est concerné par ces questions qui font partie du cheminement normal des danseurs, à divers niveaux ou degrés selon les individus. Mais il est important de reconnaître, pour nous-mêmes, que nous avons besoin d’y travailler, et que nous pouvons le faire, quelle que soit la personne avec qui nous dansons. En fait, nous sommes amenés à travailler plus fort sur notre propre technique quand nous dansons avec des partenaires moins avancés, parce que si nos partenaires sont vraiment bons, ils assument leur bonne part du travail, compensent nos insuffisances et peuvent nous amener à relâcher notre technique.

Donc, il est important de faire la différence entre être capables de danser avec certains genres ou niveaux de danseurs et avoir du plaisir à danser avec eux.

Même si, règle générale, je vais trouver plus facile et plaisant de danser avec un partenaire expérimenté, je peux suivre n’importe qui, sans pour autant négliger ma posture ou ma technique.


Plus vous êtes vraiment avancés, 
plus facile ce sera pour vous 
de danser avec qui que ce soit. 

Après avoir enseigné le tango pendant 15 ans, je peux vraiment dire que les étudiants qui se plaignent à propos du niveau des autres participants dans la classe ne sont jamais les étudiants les plus avancés du groupe. Ceux qui ont déjà une très bonne technique, ou qui comprennent l’importance d’une bonne technique, ne blâment pas les autres étudiants pour leurs fautes ou leurs faiblesses. Ils comprennent que c’est la responsabilité de tout un chacun d’améliorer son propre niveau de danse. Plus vous êtes réellement avancé, plus vous êtes capables de danser avec qui que ce soit.

C’est trop facile de blâmer nos partenaires. Je constate cela chaque jour, et je crois que tout le monde est tombé dans ce travers au moins une fois.

Chez les leaders, cette attitude se manifeste le plus souvent par des leçons ou des explications à nos partenaires à propos de mouvements qui n’ont pas fonctionné plutôt que d’essayer d’améliorer nos propres compétences pour guider. Chez les guidées, nous retrouvons l’attitude que les leaders sont là pour « nous faire danser », ce qui porte à la passivité et à la dépendance. Nous avons tous besoin de prendre nos responsabilités pour notre danse et la meilleure façon d’y arriver est de consolider nos connaissances de base et de pratiquer en solo certains mouvements. Si, par exemple, je ne peux conserver mon équilibre lorsque j’exécute seule un ocho arrière, comment pourrais-je y arriver avec un partenaire sans m’y accrocher comme si j’allais couler? Mon équilibre, mes pas, mes pivots et mon axe sont ma responsabilité, pas celle de mon partenaire.

J’ai commencé à écrire ce billet il y a quelques mois, après une conversation avec une étudiante qui exprimait son insatisfaction devant le rythme trop lent du cours qu’elle suivait. Premièrement, j’ai été surprise de son commentaire, car elle faisait partie des guidées qui s’étaient démenées très fort pour mieux maîtriser des techniques relatives à l’équilibre, à la force et à la dissociation. À titre d’exemple de ce sur quoi elle pourrait travailler, je lui ai indiqué une erreur technique bien précise que j’avais été amenée à corriger chez elle plus d’une fois dans les dernières semaines, ce à quoi elle m’a répondu qu’elle le faisait correctement auparavant, mais qu’elle avait régressé au contact de quelques leaders dans le groupe. Ce rejet de la responsabilité sur son partenaire – et le déni de ce qui s’était vraiment passé – a continué pendant des semaines, et ce n’était bien sûr pas la première fois que j’ai constaté cette attitude.

C’est bien d’être satisfaits du niveau où nous sommes rendus, 
aussi longtemps que nous ne laissons pas nos egos 
prendre le dessus sur nos habiletés en danse. 


Ensuite, il y a les danseurs qui croient qu’ils n’ont plus rien à apprendre. C’est une chose de faire une pause avec les cours ou même de décider qu’on ne veut pas aller plus loin dans notre apprentissage du tango. C’est tout autre chose de penser qu’on sait tout cela et que les cours à venir représenteraient une perte de temps. Dans les sports comme dans le monde des arts, ce sont les professionnels qui s’entraînent le plus intensément, en s’efforçant toujours de s’améliorer ou de rehausser leur savoir-faire, alors comment une poursuite de l’apprentissage pourrait-elle être une perte de temps pour un amateur? Les danseurs de tango qui continuent à danser, mais cessent d’apprendre, quelque part entre le niveau intermédiaire et avancé, sous-estiment souvent l’importance d’une bonne technique. Ils arrivent à un point où un bon nombre de danseurs dansent volontiers avec eux, donc ils ont du plaisir dans les milongas et ne sentent pas le besoin d’aller plus loin dans leur apprentissage.

En fait, on apprend aussi sur le plancher de danse des milongas : sur le plan de la polyvalence, des facultés d’adaptation et des capacités de navigation sur la piste. Et c’est aussi correct d’apprécier le chemin parcouru, tant et aussi longtemps qu’on reste conscient d’où on est vraiment arrivé et qu’on ne laisse pas notre ego grandir plus vite que nos compétences en danse.

Plus nous élevons notre niveau de danse, moins les maladresses techniques de notre partenaire nous affecteront. Les guidées qui restent solides sur la piste améliorent leur qualité de danse en ne se laissant pas malmener par des leaders brusques, mais aussi, elles rendent les choses plus faciles pour leurs guides, ce qui rend l’expérience de danse très agréables avec elles.


Mieux, elles n’auront pas besoin d’un guide trop fort et vont encourager leurs partenaires à conduire de façon plus légère, douce... et plus agréable. Sur le plan technique, les leaders qui ne guident pas de façon trop appuyée encouragent les guidées à répondre à des signaux subtils, et à leur tour amènent les autres leaders à guider de cette façon. Et ainsi de suite : en améliorant notre propre technique, nous encourageons nos partenaires à faire de même, et tous deviennent plus agréables dans la danse, reçoivent plus d’invitations ou d’acceptation et ont plus de plaisir à danser le tango!

Avant de nous surestimer – et par le fait même de sous-estimer nos partenaires –, nous devons toujours chercher ce que nous pouvons améliorer pour nous-mêmes. Si les deux côtés s’en tiennent à cela, nous ferons chacun notre part et nous nous rencontrerons à mi-chemin pour savourer la connexion, la musique et la conversation qu’est le tango. Souvenons-nous-en, nous dansons avec les bons danseurs pour les apprécier et non pas pour dépendre d’eux.

Finalement, si nos partenaires ne sont pas responsables de nos erreurs, ils ne sont pas responsables non plus de nos succès. Alors, nous pouvons être contents de nous-mêmes et nous sentir fiers lorsque nous savons que nous avons bien dansé.

Friday, 14 August 2015

Un guide de l’étiquette dans les milongas

Traduit par André Valiquette
Read the original English version here.

Si vous commencez à publier dans le domaine du tango, à un moment donné, vous avez envie de produire votre guide sur l’étiquette du tango. Voici le mien!
 
Il y a une bonne façon d'entrer dans la milonga, d'inviter quelqu'un et de prendre sa place sur la piste de danse.
EN TOUTES CIRCONSTANCES

Les règles universelles de la courtoisie et des bonnes manières s’appliquent aux milongas. L’objectif des codes de conduite n’est pas de limiter la liberté des gens ou de les contrôler, mais, au contraire, de s’assurer que tous puissent passer un moment agréable et pas seulement une petite minorité. Au-delà des règles consensuelles de la courtoisie, du respect et des bonnes manières, il y a quelques recommandations qui s’appliquent particulièrement à la danse sociale et plus encore au tango argentin.
Les nouveaux danseurs peuvent utiliser ces conseils d’étiquette pour guider leurs premiers pas en milonga. Les autres peuvent les lire à titre de rappel, ou comme point de départ d’une discussion s’il y a des recommandations avec lesquelles vous êtes vraiment en désaccord. Je n’ai évidemment pas inventé ces codes de conduite, mais j’y suis fidèle! Enfin, à la plupart d’entre eux. J’ai aussi inclus quelques « règles » que je ne soutiens pas de tout cœur, tout en expliquant évidemment pourquoi. Comme toujours, soyez à l’aise de me donner une rétroaction!

EN ARRIVANT À LA MILONGA

Quand vous entrez dans une milonga, ou que vous avez besoin d’aller de l’autre côté du plancher de danse, contournez toujours la piste, ne la traversez pas.
Photo: Jacques Guibert
Qui inviter? Et comment?


L’INVITATION ET L'ACCEPTATION
Le cabeceo :
Ce n’est que récemment que j’ai appris à maitriser cette approche traditionnelle de l’invitation, qui ne demande qu’un contact visuel et un signe de la tête. À Buenos Aires, à peu près tout le monde l’utilise, mais pas ici en Amérique du Nord. Le cabeceo n’était pas vraiment mis en pratique à Montréal quand j’ai commencé à danser le tango à la fin des années 1990, c’est donc une découverte relativement récente pour moi. Cela dit, je crois que le cabeceo est merveilleux et présente plusieurs avantages, sans oublier quelques inconvénients.
Pour les leaders, cela permet d’éviter l’embarras de traverser la salle pour ensuite voir leur invitation rejetée devant tout le monde.
Pour les guidées, éviter le contact visuel est une façon pratique de refuser une invitation sans avoir à vraiment dire non… ou donner un prétexte (voir plus loin à ce sujet). Je crois que cette technique donne également un certain pouvoir aux femmes.
Il y a des gens qui manifestent encore de l’agacement lorsque les femmes prennent l’initiative de l’invitation, mais admettons qu’avec cette méthode, il est parfois difficile de distinguer qui invite et qui est invité. Après tout, si je désire qu’un guideur m’invite, c’est moi qui dois le regarder dans les yeux... alors, il opinera de la tête et je sourirai... à moins que ce ne soit moi qui ai souri et qu’il ait ensuite fait un signe de tête? Cela ressemble finalement à un consentement mutuel. Cette affirmation de soi, même si elle est toute en douceur, n’est pas toujours aisée pour celles qui se définissent comme timides, mais si nous maitrisons cette technique, nous pourrions du même coup éventuellement surmonter un peu cette timidité.
Bien sûr, aucune méthode n’est à l’abri des dérapages. La principale réserve adressée au cabeceo est qu’il peut causer de la confusion. Si la piste de danse est vaste, peu éclairée ou très encombrée, il peut être difficile de déceler « qui regarde qui », donc lorsque quelqu’un fait un signe en direction de notre table, ce pourrait être malaisé de distinguer qui est visé. Chers danseurs, si vous lancez une invitation à quelqu’un et que c’est une autre personne, à ses côtés, qui l’accepte, la réaction polie et élégante est de danser avec la personne qui a accepté, en espérant que vous saurez mieux viser la prochaine fois!
 

L’invitation verbale :
Tout en prônant un usage plus fréquent du cabeceo, je crois qu’il y a plusieurs situations où il est tout à fait approprié d’inviter quelqu’un verbalement. S’il arrive que vous soyez immédiatement à côté d’une autre personne que vous voulez inviter, il est plus simple d’utiliser la parole. Si vous êtes en conversation avec quelqu’un et qu’une tanda qui vous plaît se fait entendre, bien sûr, vous pouvez lui faire une invitation verbale. De plus, vu que le cabeceo ne fait pas encore partie de la tradition à Montréal ou sur le continent nord-américain, comme c’est le cas à Buenos Aires, ce n’est pas tout le monde qui sait comment l’utiliser, donc, ce n’est pas évident de généraliser son emploi.

Leaders, ce que vous devez savoir :
Il y a de plus en plus de femmes qui ont développé un snobisme autour du cabeceo, dans le sens qu’elles vont rejeter une invitation pour la seule raison qu’elle n’a pas été faite correctement, par exemple verbalement. Par ailleurs, si vous utilisez la méthode verbale, il y a certainement quelques  règles à observer et quelques circonstances où ce n’est pas approprié  :
  • Elle est absorbée par une conversation.
    Elle a un tête-à-tête, ou bien elle tient la main de son partenaire ou elle est assise sur ses genoux. Il est évident que ce n’est pas le bon moment pour l’inviter, mais ce qui semble évident à certains...
  • Elle semble éviter manifestement votre regard.
    Quoi que vous fassiez, vous n’arrivez pas à retenir son attention. Pourquoi prendre un risque? Si ça ressemble à un canard, ça nage comme un canard et ça caquète comme un canard...
  • Elle a retiré ses souliers.
    Cela signifie que ses pieds sont fatigués et qu’elle s’accorde une pause ou qu’elle a terminé sa soirée. Ou bien c’est une façon d’envoyer ce message. Donc, à vos risques.
De toute façon, ne restez pas entre deux chaises. Si, en dépit de tous les signes mentionnés, vous tenez à faire votre invitation, allez-y et faites-la. Ne restez pas autour à hésiter et à semer une certaine gêne autour de vous.
Et, s’il vous plaît, donnez toujours un choix à la personne que vous invitez et acceptez ce choix. Si j’appuie tout à fait le cabeceo, par contre je décourage vivement ce qu’un autre professeur appelait le « grabeceo ». Ce n’est pas correct de prendre quelqu’un par le bras et de l’entraîner sur la piste sans d’abord le lui demander. Ce n’est pas aussi très élégant d’approcher quelqu’un sur le plancher de danse alors qu’elle vient tout juste de terminer une tanda avec quelqu’un d’autre.
Si vous faites une demande et qu’elle la refuse, acceptez sa réponse avec grâce; ne manifestez pas de la contrariété ou ne demandez pas d’explications. Cela va juste rendre tout le monde inconfortable – et va à coup sûr gâcher vos chances d’être mieux reçu si vous faites une demande à une autre occasion.

Guidées, comment accepter ou refuser :
Ce n’est pas un problème avec le cabeceo, et c’est un de ses principaux avantages. Étant entendu que vous devez faire un contact visuel pour inviter ou être invitée, si vous ne désirez pas danser avec quelqu’un, vous n’avez qu’à éviter son regard.
À mon sens, ce n’est pas parce que quelqu’un fait une maladresse qu’il ou elle ne mérite pas un minimum de respect. Les femmes qui se cantonnent dans le « cabeceo ou rien » disent que les gars qui utilisent la méthode verbale méritent d’être rejetés parce qu’ils ne s’y prennent pas de la bonne façon. Je crois que ce n’est pas juste de punir les danseurs qui n’utilisent pas l’approche que nous préférons. Inviter verbalement est un faux pas à Buenos Aires, mais pas ici, à tout le moins pas encore. Et même si ça l’était, est-ce impardonnable?
De toute façon, si vous choisissez d’accepter une invitation, que vous soyez une femme ou un homme, un guide ou une guidée, vous passez ensuite à la prochaine étape : le plancher de danse (voir ci-bas).
Si vous choisissez de refuser, il y a une étiquette à respecter, là aussi. Mon conseil préféré comporte deux volets : premièrement, soyez aimable. Le rejet n’est jamais agréable, et c’est plutôt rare qu’il soit justifié d’être cassant. Deuxièmement – et j’avoue que je ne m’y tiens pas toujours –, ne mentez pas. Quelles que soient les raisons de votre refus, vous n’êtes pas obligées de les donner; un simple « Non, merci » devrait suffire. Toutefois, ce n’est pas toujours facile de le faire spontanément. Beaucoup d’entre nous avons tendance à nous soucier de l’impact de notre refus, ce qui nous amène à tempérer la déception de notre refus avec une excuse – nos pieds fatigués ou quelque chose du genre. C’est correct si c’est vrai, mais le savoir-vivre commande alors de laisser passer la tanda sans danser, même si le meilleur danseur de la milonga, celui dont vous espériez une invitation depuis plusieurs semaines, vient alors vous faire la même demande.
Et alors s’ajoute la question de qui accepter ou rejeter. Bien sûr, nous dansons pour avoir du plaisir, et nous avons bien le droit de ne pas danser avec qui que ce soit. Mais j’ai quelques remarques à faire à ce sujet.
Quant à moi, mon choix est influencé par la personnalité et l’attitude davantage que par les compétences en danse ou la stricte observation de l’étiquette.
Je suis très en faveur de danser avec les débutants. Après tout, nous sommes tous passés par là, et nous nous améliorons encore lorsque nous dansons avec des danseurs plus avancés que nous. Je n’apprécie pas l’attitude de certains danseurs avancés envers les débutants. Je ne refuse pas, en général, de danser avec des gens en fonction de leurs compétences sur le plancher de danse, mais plutôt sur l’attitude et le respect de l’étiquette.
Les leaders que j’évite sont ceux qui me poussent ou me tirent et plus souvent ne font pas attention à moi, ce qui m’amène à chercher à rétablir continuellement mon équilibre. J’essaie aussi d’éviter ceux qui ne manifestent aucun respect pour les autres danseurs sur le plancher de danse, ceux qui me guident des mouvements trop amples, qui bloquent la circulation ou se déplacent dans tous les sens. Les leaders qui utilisent leurs partenaires comme bouclier ou comme une arme sur la piste sont vraiment une source de stress et rendent impossible une vraie connexion, parce que la guidée doit passer son temps et son attention à regarder par-dessus son épaule pour guider les déplacements dont le leader devrait s’occuper.
Encore pires sont ceux qui amènent leur partenaire à heurter les autres danseurs ou à carrément les bousculer, sans même s’arrêter pour vérifier si personne n’est blessé et s’excuser.
Aussi, les danseurs qui corrigent ou commencent à jouer au professeur avec leur partenaire sur le plancher de danse sont dans le haut de la liste de ceux que j’évite, comme le savent bien ceux qui ont lu mon blogue à ce sujet.
À titre de danseurs avancés, si nous acceptons de danser sans utiliser le degré de compétence comme un facteur de rejet, nous aiderons les débutants à améliorer leur niveau. Au même titre, si nous rejetons ceux qui ont une mauvaise attitude, nous en aiderons quelques-uns à améliorer leur comportement.
Pour ce qui est de mon plaisir à titre de guidée, ce que je recherche avant d’accepter ou de rechercher une invitation est, dans cet ordre : la capacité d’établir une connexion avec moi; les précautions prises pour évoluer sur la piste; la musicalité – un sens de base du rythme étant suffisant et tout ce qui adviendra de mieux sera un cadeau. Les figures originales et les mouvements amusants font évidemment partie de cette liste, à condition que les critères déjà mentionnés soient respectés.
Je me suis laissé dire que, dans certaines milongas, on tend à ne pas danser avec des gens qu’on ne connait pas avant de les avoir vus évoluer sur la piste avec quelqu’un d’autre. Vous voyez, pour être certains qu’ils sont assez bons pour nous... Après tout, nous ne voudrions pas jouer le rôle du danseur « bon », « cool » ou « branché » qui se produirait avec quelqu’un en dessous de son niveau, qui pourrait le faire mal paraître et ternir sa réputation...
J’espère que vous voyez l’ironie dans mon propos, parce que c’est une attitude que je trouve carrément ridicule.
Cela sent le snobisme et la suffisance, et je suis fière d’annoncer que ça ne se passe pas comme cela à ma milonga, où les nouveaux venus sont bienvenus, accueillis avec un sourire et, avant longtemps, avec un abrazo.
Il m’est arrivé de prendre des risques en acceptant les invitations de danseurs que je ne connaissais pas. De temps à autre, je suis déçue, pour douze minutes. Mais j’ai aussi de belles surprises et eu accès à de nouvelles et merveilleuses connexions.

L’invitation par les femmes :
Est-ce que ça se fait? Oui. Est-ce que tout le monde est confortable avec l’évolution des rôles et que les femmes prennent l’initiative des demandes? Non. Mais c’est à vous de décider ce qui vous convient.

Interrompre une tanda :
Non, vraiment. Certainement pas au milieu d’une chanson, ou même entre les pièces musicales. Comme mentionné plus tôt, ce n’est pas manifester de bonnes manières d’entraîner quelqu’un pendant la cortina lorsqu’elle n’a pas encore quitté le plancher de danse après la chanson qui vient de se terminer. Vous ne pouvez pas inviter quelqu’un qui est encore sur le plancher de danse. Point.

Demander à une autre personne la permission d’inviter :
Si vous approchez un couple qui se fréquente ou qui est marié, est-il nécessaire de demander la permission au conjoint lorsque vous invitez l’autre à danser? Plusieurs pourraient répondre par l’affirmative, mais moi je dirais non. Peut-être que c’est la féministe en moi qui parle, mais je n’aime pas sentir que j’ai besoin de demander une permission à mon conjoint pour danser avec une autre personne ou pour quoi que ce soit d’autre.
Toutefois, je comprends qu’il est important d’être attentif à la présence de l’autre personne – et cela ne s’applique pas seulement aux couples, mais à toute personne assise à notre table. Vous pouvez la saluer ou simplement lui sourire. Personne n’aime se sentir invisible ou ignoré. Et, tel que mentionné plus haut, si le couple en question est engagé dans un moment « prenant », ça pourrait être une bonne idée d’attendre. Les danseurs de tango ont avantage à bien interpréter le langage corporel sur la piste de danse, mais aussi autour de la piste.

ENTRER SUR LA PISTE DE DANSE


Quand vous intégrez la ligne de danse avec votre partenaire, faites attention à ne pas couper le chemin au couple qui sera derrière vous. À moins que vous puissiez facilement joindre la ligne de danse à plusieurs pas de distance du couple qui s’approche, faites un contact visuel avec le leader de ce couple avant de prendre votre place.
Photo : Jacques Guibert
Évitez les mouvements amples et de projeter vos pieds vers l'arrière quand la piste est pleine de monde.
SUR LA PISTE DE DANSE

La tanda :
Les tandas comprennent trois ou quatre chansons du même orchestre ou du même style.
En général, les tandas sont séparées par des cortinas, de courtes pièces musicales – pas du tango – qui durent jusqu’à une minute. Normalement, on s’attend à danser toute une tanda avec le même partenaire. Être largué(e) au milieu d’une tanda fait très mauvaise impression. Point. Alors, sauf circonstances extrêmes, souvenez-vous qu’une tanda dure de 9 à 12 minutes de votre vie. Même si ce n’est pas plaisant, vous pouvez probablement faire contre mauvaise fortune bon cœur, passer à travers et vous rappeler de dire non la prochaine fois. Toutefois, il y a trois situations où il est acceptable d’interrompre une tanda :
1.     Les deux partenaires se mettent d’accord pour arrêter avant de commencer à danser.
2.     Une blessure ou une autre urgence survient pendant la danse.
3.     Le comportement du partenaire est tellement déplacé ou irrespectueux qu’il mérite d’être puni et humilié en public en étant abandonné au milieu d’une tanda.
La cortina nous donne l’occasion de changer de partenaire. Alors que dans les milongas les plus traditionnelles de Buenos Aires, tous les danseurs quittent la piste pendant la cortina, ici à Montréal, il est accepté d’attendre sur la piste avec notre partenaire si les choses vont bien et que nous avons convenu de danser une autre tanda. La cortina est aussi le moment de dire « Merci ». Même si nous devrions toujours remercier notre partenaire pour la danse, nous ne devrions le faire qu’à la fin de la tanda. C’est une chose qui m’a été rapportée par des danseurs débutants après leur première milonga. Ils disent naïvement « Merci » après la première chanson et sont décontenancés quand leur partenaire quitte la piste! La cortina est aussi le bon moment pour repérer votre prochain partenaire. La plupart des danseurs attendent de quelle musique jouera avant d’inviter officiellement quelqu’un, mais c’est une bonne idée de prévoir ce qui va se passer et d’agir rapidement, autrement tout le monde sera réservé avant que vous commenciez à vous manifester.

Pas d’enseignement sur le plancher de danse :
Comme tous ceux qui ont lu mon blogue à ce sujet savent, ce principe m’importe beaucoup. S’il vous plaît, éviter de donner des leçons ou de corriger votre partenaire. Mettez-vous au niveau de votre partenaire, et quand quelque chose ne fonctionne pas, essayez d’améliorer votre propre technique. Les corrections sont le lot des professeurs et devraient être réservées aux moments passés dans les cours (cela s’applique aux professeurs également).

Moins de bla-bla, plus de danse :
Règle générale, réservez les conversations pour les moments où la musique ne joue pas. Des excuses fréquentes pour des erreurs de pas sont presque aussi fastidieuses que de recevoir des corrections. Et si vous voulez parler de la pluie et du beau temps ou de comment a été votre journée, assoyiez-vous au bar.

Gardez un œil sur la circulation :

Leaders, respectez la ligne de danse, évitez de passer constamment d'une ligne à l'autre, regardez devant vous pour éviter les collisions et regardez derrière vous avant de reculer.
Guidées, suivez votre partenaire et évitez de soulever vos pieds à moins d’être certaines que vous avez la place pour le faire. Cela implique que si vous dansez les yeux fermés, vous ne devez pas soulever les pieds derrière vous. Si vos yeux sont ouverts, soyez attentive à l’espace derrière votre guideur. C’est correct de le retenir d’aller vers l’arrière si cela permet d’éviter une collision.

Préférez la qualité à la quantité!

C’est la connexion qui a de la valeur. Limitez vos mouvements amples (ganchos, boleos, salto, etc.), tout particulièrement si la piste est encombrée.
On entend dire que le tanguero qui danse sans interruption pendant trois heures d’affilée n’aime pas vraiment le tango, qu’il a juste besoin de dépenser de l’énergie, et qu’un « vrai » danseur choisit sa musique et sa partenaire – l’un entraînant souvent l’autre. Je ne suis pas certaine d’adhérer complètement à cette façon de voir. Bien sûr, il y a une distinction entre celui qui consomme tout ce qui passe et le gourmet qui agit avec plus de discernement et préfère les « meilleurs plats », mais n’oublions pas qu’ils aiment tous les deux s’alimenter! Chacun à leur façon. Tant qu’ils respectent les usages de la circulation sur la piste, pourquoi les gens devraient-ils s’empêcher de danser toute la nuit si c’est ce qu’ils veulent?

Pas de délit de fuite!

Des accidents, ça arrive. Peu importe à qui revient la faute; il est simplement civilisé de s’excuser et de s’assurer que la personne concernée n’est pas blessée.

HYGIÈNE
On parle de tango. Vous allez être en contact rapproché avec pas mal de monde. Et vous voulez probablement que ces personnes aient envie d’être proches de vous. Certaines choses devraient aller de soi, mais ce n’est pas toujours le cas, alors :
... Si vous allez enlacer une autre personne, lui tenir la main, respirer très proche d’elle et toucher son visage avec le vôtre, vous devriez porter soigneusement attention à votre hygiène personnelle.
... Prenez une douche avant de danser. Portez une chemise propre. Utilisez un antisudorifique ou un désodorisant si vous en avez besoin, et c’est à vous de savoir si vous en avez besoin.
... Brossez-vous les dents avant d’arriver à la milonga et, si nécessaire, mâchez de la gomme ou sucez une pastille à la menthe.
... Si vous transpirez beaucoup et devez vous rendre à la salle de bain entre chaque tanda pour vous essuyer le visage, faites-le. Si votre chemise est mouillée après une heure, apportez-en une ou deux autres de rechange et changez-en au besoin. Beaucoup de gens le font, et c’est très apprécié par vos partenaires.

Merci de permettre à vos partenaires de tango de profiter au maximum de leurs moments de danse!